Constantinople, 870. Sur le marché, cinq personnes discutent :
- le percepteur Bardas Arintosopoulos Kamateros,
- le philosophe Nicéphore Bordas,
- Hertzan Saouni, le guerrier arménien,
- Mehadeyis fils de Teodros, marchand,
- le pope Christophoros,
- l'astrologue Narr Eddin, originaire de Bagdad.
Ils tombent sur un marchand de leur connaissance, Sophronius, un vendeur spécialisé dans les objets de provenance lointaine. Celui-ci est très préoccupé : un de ses contacts a déniché pour lui de magnifiques œufs peints sur un marché de Nicomédie, en provenance de Cherson (Crimée), il lui a envoyé son paiement il y a deux semaines, mais les œufs ne sont jamais arrivés. Or, il les a déjà revendu à des nobles de Constantinople, et si la marchandise n'arrive pas vite, Sophronius risque sa tête. Narr Eddin est très touché par son histoire, lui souhaite bonne chance et lui achète du tabac. Il conseille quand même au marchand de se procurer d'autres œufs ressemblant plus ou moins à la description qu'il en a eue et de tenter d'expliquer le malentendu aux nobles si ceux-ci ne se montrent pas satisfaits de la marchandise. Les autres PJ décident plutôt de ne pas rejeter l'accroche du scénario et se propose d'aller à Nicomédie pour voir de quoi il retourne (à condition que Sophronius leur paie le voyage, en plus d'une rémunération pour le dérangement, parce qu'il ne faut pas déconner. Et Christophoros insiste pour pouvoir acheter quelques œufs pour son église, vus que les scènes peintes sont apparemment de véritables œuvres d'art représentant des scènes bibliques). Narr Eddin se joint à eux prétextant que le mauvais temps à Constantinople l'empêche d'exercer sa profession ces jours-ci.
Le voyage se fait par la route dans un chariot tiré par des ânes. Tout le monde se moque de Narr Eddin qui demande constamment de faire arrêter le chariot pour poser son tapis de prière, mais après quelques kms de tape-cul, tout le monde prend ces pauses avec plaisir. À Rofinianes (je ne garantis pas l'orthographe, cette ville n'apparaît pas sur mes cartes de la Bithynie), ils invitent à dîner l'ambassadeur Ali Suleiman de Bagdad, qui va à Constantinople pour demander l'aide de Rome contre la Perse (tout le monde est d'accord sur le fait qu'il faut combattre la Perse, mais les villes les moins menacées espèrent que celles au premier front pourront éliminer le danger sans leur aide). Il parle du pays avec Narr Eddin et explique à tous la situation à Nicomédie: les tensions sont actuellement très fortes avec la ville rivale, Nicée.
Les voyageurs arrivent à Nicomédie le lendemain dans l'après-midi ; n'ayant pas le temps d'enquêter, ils décident plutôt de faire du tourisme, en passant par le palais du Stratège, l'acropole et les basiliques, notamment St Causse. Les marques
des tremblement de terre et des sièges des hérétiques (notamment les pauliciens) les années passées sont encore évidentes, et il n'en faut pas plus pour que Christophoros et Narr Eddin se lancent encore dans des débats religieux sur les différences entre les croyances des différentes sectes, et à quel point l'Islam est meilleure comme l'union de ces fidèles (si on ignore évidemment les querelles entre les Sunnites les Chiites, les Kharijites....). En gros, tout au long de la partie, ça a ressemblé à
ça.
Le lendemain, nos héros se rappellent qu'ils ont quand même une mission à mener et ils vont enquêter sur le marché (à part les chrétiens qui vont évidemment à matines). Après lui avoir acheté trois œufs de caille peints (la marchandise disparue est constituée d'œufs d'autruche), Mehadeyis apprend d'un marchand que l'homme qu'ils recherchent, Abramius, loge à la basilique Ste Anne, et que les vingt œufs qu'il a achetés proviennent tous du marchand russe Yaroslav, qui est parti la veille. Les vingt œufs ont été vendus pour 400 folles (
il ne s'agit pas de 400 escalves histériques), ce qui serait un prix raisonnable s'ils n'avaient pas été peints et qu'on avait été en Afrique : ce prix est extrêmement louche. À la basilique Ste Anne, Nicéphore apprend qu'Abramius est parti en grande hâte trois ou quatre jours auparavant vers Pilai, apparemment « pour aller voir quelqu'un de sa famille », ce qui a étonné tout le monde car on ne lui connait pas de famille, et encore moins à Pilai. Il semble qu'il voyageait léger, et les vingt œufs d'autruche ne sont probablement pas cachés dans ses poches.
Pendant ce temps, Kamateros, Heratzan et Mehadeyis sont partis à la poursuite de Yaroslav. Comme celui-ci est en charrette alors qu'eux sont à cheval, ils le rattrapent en début d'après-midi. Le marchand leur apprend qu'il s'est procuré les trente œufs auprès de paysans kazakhs près de Cherson, au prix de un follis l'un. Même un paysan aurait dû savoir que ces œufs valaient plus que ça. Il s'agissait en réalité d’œufs en bois peints, qui étonnamment restaient chauds au toucher même au cœur de la nuit. Cinq œufs ont été vendus à un certain Kosmas Manuelites, cinq autres à un conducteur de quadrige du nom de Sfrontes, et Abramius a acheté le reste du stock parce qu'à ce prix là, il aurait eu tort de se priver. D'ailleurs, Yaroslav ne peut donner d'explication convaincante à Mehadeyis pour son bas prix de vente : certes il a fait une marge considérable sur ces transactions, mais un marchand tel que lui aurait dû savoir qu'il était encore très en dessous du prix réel des objets. Avant de se séparer, Mehadeyis achète du jade, sachant que Sophronius lui en donnera un bon prix.
Pendant ce temps au marché, les autres n'apprennent rien de plus (si ce n'est une rumeur comme quoi un conducteur de quadrige aurait fêté son anniversaire dans toutes les tavernes de la ville alors que ce n'était pas le bon jour, mais quelles sont les chances que cette histoire ait quoique ce soit à voir avec les œufs?), et ne trouvent rien non plus en repassant dans la chambre d'Abramius. Ils apprennent par contre que le marchand aurait retiré une caisse de son étalage trois jours auparavant, et il voyagerait donc avec plus de bagage que ce qu'ils pensaient.
Le soir, les voyageurs partagent leurs découvertes et arrivent à la conclusion que pour une raison ou pour une autre, ceux qui sont entrés en possession des œufs ont eu des comportements étranges qui les ont incités à les partager. Leur conversation s'interrompt brusquement quand ils remarquent qu'à la table d'à côté, un jeune homme du nom de Nicolai se voit offrir un œuf d'autruche peint pour son anniversaire. Avant qu'ils n'aient le temps de réagir, Nicolai s'excuse et quitte la taverne. Kamateros et Heratzan se lancent immédiatement à sa poursuite, pendant que Narr Eddin apprend des amis de Nicolai que ceux-ci ont acheté l’œuf auprès du conducteur de char pour un nomisma, soit une hausse de 28700% depuis les paysans kazakhs : on se rapproche d'un prix raisonnable pour ces objets.
À l'extérieur, Kamateros et Heratzan trouve Nicolai en adoration devant l’œuf. Alors qu'ils essaient d'engager la conversation, trois pouilleux s'approchent d'eux en leur criant qu'ils ne sont pas dignes de s'adresser au Saint. Comme ce ne sont que des pouilleux et que ce sont plutôt eux qui devraient apprendre à respecter les plus puissants, les deux byzantins dégainent leurs armes et vont leur apprendre les bonnes manières. Les pouilleux sortent eux aussi des couteaux et chargent en criant « Shag ! », terme dont Christophoros et Narr Eddin pourront affirmer qu'il ne correspond à aucune religion connue (ou en tout cas aucune qui vaille la peine d'être mentionnée).
Les bruits de combats attirent les amis des byzantins et de Nikolai, et Narr Eddin va chercher la garde. Bilan : l'un des pouilleux est mort, un autre est assommé et caché à l'abri des regards de la garde, et le dernier, Andro est capturé. En touchant l’œuf, Kamateros a une vision d'une grotte à l'ouest, près d'Helenopolis, où reposent des dizaines d’œufs, plus que les trente achetés par Yaroslav en tout cas.
L'interrogatoire d'Andro n'est pas très instructif (« Ouvrez votre esprit à Shag, et vous verrez la puissance de Shag », mais il n'est évidemment pas capable de justifier comment Shag pourrait être plus puissant que le Créateur de toute chose. Faire interroger un fanatique par deux intégristes n'était peut-être pas une idée très constructive). Nicolai va mieux par contre, et il affirme avoir entendu une voix quand il s'est saisi de l’œuf, et celle-ci lui a demandé de danser et de chanter : il a été incapable de résister.
Il est maintenant temps d'observer cet œuf. La scène est peut-être un peu moins religieuse qu'il n'y paraissait au premier abord, puisque nulle part dans la Bible David n'a affronté de monstres à tentacules. Heratzan, qui je le rappelle, est un guerrier de profession, est si horrifié par ce blasphème qu'il s'évanouit. Parce que c'est un scénario de Chtulhu, et une peinture est forcément bien plus terrifiante que les horreurs du champ de bataille. Il faudra que les rôlistes comprennent un jour que les personnages de Lovecraft ont été écrits par quelqu'un de notoirement trouillard et qu'il n'y a rien dans un tableau ou un livre qui justifie une perte de SAN si sa découverte ou sa lecture n'a pas lieu dans des conditions particulièrement traumatisantes. Point de règle intéressant par contre, les personnages ont une caractéristique de piété sur 20 correspondant à un niveau de foi sur 100, et tout jet de SAN peut être remplacé par un jet de piété : en cas de succès, le personnage est convaincu que Dieu ou Allah ne saurait tolérer l'existence de ce genre de sorcellerie et a suffisamment de volonté pour la combattre. En cas d'échec par contre, le personnage subit une perte de SAN et une crise de foi.
Ainsi, quand Heratzan se réveille et qu'il détruit l’œuf avant que les autres n'aient le temps de réagir, toutes les personnes présentes sont confrontées à leur première créature du mythe ; comme rien de ce qui s'est passé jusqu'ici ne permettait de s'y attendre, il est légitime cette fois que les personnages subissent une perte de SAN, mais ce n'est pas la réaction de Nar Eddin : du haut de son 95 de foi, il ne peut voir la créature que comme impie et se met à hurler « JIHAD !! ». D'un autre côté, la cible étant petite, rapide et ailée, et lui n'ayant aucun entraînement militaire, il n'est pas capable de faire grand chose, et même Heratzan ne parvient pas à toucher la créature qui finit par charger Nicéphore avant de disparaître. L'influence qu'elle avait sur Andro se dissipe alors et celui-ci informe les étrangers qu'il n'a jamais touché l’œuf, c'est simplement le fait de le regarder sur le marché qui a fait de lui un cultiste. Ces œufs représentent donc un grave danger, et il est impératif que la sécurité de la ville en soit informée ; heureusement, Nicolai est en mesure de demander une audience pour les étrangers auprès du stratège Héraclus le fortuné.
Le lendemain, Nicéphore a disparu sans laissé de trace. Mais il a pris un cheval, ce qui fait qu'Heratzan est en mesure de le rattraper sans difficulté sur la route d'Heraklion (Nicéphore est vraiment un piètre cavalier). Heratzan n'a aucun problème pour désarçonner son ami, mais en s'approchant de lui, la créature de la veille en sort et se jette dans le guerrier. Nicéphore n'a que peu de souvenir de son expérience de possession, mais il a le réflexe de blesser le cheval d'Heratzan pour empêcher l'hôte et la créature de partir ; il n'a malheureusement pas le temps de faire de même avec le sien dont le guerrier s'empare pour chevaucher vers Helenopolis.
Pendant ce temps, les autres sont en mesure d'expliquer la situation au Stratège : il y a suffisamment de preuves et de témoins dignes de confiance pour que celui-ci les croient et il informe les voyageur qu'il va demander à ses gardes de retrouver les différents œufs en circulation et de les détruire par le feu (les gardes auront l'ordre de ne pas regarder les œufs de près, mais il n'y a a priori pas d'autres œufs d'autruche en bois constamment chauds et représentant des scènes pseudo-religieuses, donc peu de risque de confusion). Pendant ce temps, les voyageurs, qui sont les seuls capables de reconnaître la grotte de leur vision, seront escortés par une dizaine de gardes équipés de feu grégeois.
Tout ce petit monde retrouve Nicéphore sur la route qui leur explique qu'il faut ce méfier d'Heratzan, mais quand ils trouvent celui-ci à Helenopolis, il semble dans son état normal, bien qu'amnésique. Christophoros tente de l'exorciser mais sans succès (logique, puisque le démon est parti depuis longtemps). Narr Eddin ne peut s'empêcher de signaler qu'un imam y serait parvenu.
Des témoins sont en mesure d'indiquer à la troupe par où est passé Abramius avec sa cargaison, et la grotte est vite repérée. Narr Eddin est le premier à apercevoir les créatures et se met à prier. Cela n'inspire aucune confiance aux autres qui approchent la grotte avec beaucoup de circonspection. Quand Mehadeyis lance son feu grégeois, quelques unes des créatures sortent de leurs œufs et retombent immédiatement, inertes. Abramius est retrouvé non loin, inoffensif et amnésique.
En fait, les insectes de Shagaï voulaient retrouver leurs frères et ont manipulé des humains pour qu'ils les amènent dans la grotte où ils attendaient d'éclore (les scènes religieuses sont simplement l'effet de la folie, mais il convient de féliciter le paysan qui a un excellent coup de pinceau). Résultat, tous sont mort.
Tous ? Pendant que les autres hésitaient à s'approcher, la cupidité de Kamateros l'a poussé à attraper un œuf et a apparemment réussi à le cacher au regard des autres, ce qui signifie qu'un œuf est maintenant en route pour Constantinople...
Sauf que comme les autres, il était dans la zone d'effet du sort de Narr Eddin (-10 aux jets des non-musulmans, -1PV par tour sur les créatures du mythe sur un rayon de PIÉTÉ mètres ; les insectes ont entre 1 et 2 PV), c'est donc un cadavre que contient l'œuf. Et j'espère que le Créateur Fou est maintenant convaincu de l'importance de la foi.