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Ogma LVI - La dernière Casquette

"... et c'est ainsi que la nouvelle de Kevin Dampierre, qui assura son succès comme écrivain mondialement connu, passa du titre "The sad little laurels of vain glory are faded and withered, you are not a precious, unique snowflake and you will die a lone, gruesome, boring death at the hand of unfathomable ancient evil" à "The Laurels of Glory, Snowflake and other stories", ce qui est, vous en conviendrez, beaucoup plus vendeur. Voilà. Pour la semaine prochaine, lisez et préparez un commentaire du chapitre 25. Bonne fin de semaine."
Les élèves évacuent l’amphithéâtre, et s’apprêtent à savourer la soirée étudiante qui s'annonce. A la sortie du cours, un homme en noir classique, pour ne pas dire cliché, interpelle le professeur de littérature.
"-Bonjour, professeur. Agent Bouvier, Sécurité Intérieure. Je souhaiterais un entretien avec vous."
Le ton courtois ne laisse cependant aucun doute quand au caractère obligatoire et immédiat de l'entrevue. Fort heureusement, c'était le dernier cours de la journée, et le bureau n'est pas loin.
Une fois chacun assis dans de moelleux fauteuils (dotation non-standard, propriété personnelle introduite en douce; homme de goût, irrespect du règlement), l'érudit commence à se détendre. L'agent ne fait montre d'aucune émotion particulière, et si le sous-globe avait été découvert, le professeur Jean serait déjà au poste, les menottes aux poings et aux chevilles.
"-Je voudrais commencer par vous rassurer quand à ma présence. Vous êtes un bon citoyen, et nulle enquête actuelle ne vous concerne. L'objet de ma visite est le suivant."
L'agent sort de la poche interne de sa veste une enveloppe et la tend. Sur celle-ci, l'on peut lire le sceau de la République, celui du Ministère de l'Intérieur et celui d'un obscure département apparemment centré sur la cryptographie.
"-C'est un bien intrigant document, monsieur. Voyons... Collection de pages net2, web... Des newsgroups?
"-Oui. Nous avons traqué cet individu sur de nombreux supports Internet."
"-Traqué?" Un soupçon d'incrédulité se mêle aux paroles du professeur "Mais c'est du Hipster première période! D'ailleurs, il n'y a ni référence ni contexte sur ce document-là, à quoi ça rime?"
"-Ne vous fâchez pas. Oui, nous l'avons traqué. Et nous l'avons capturé. Un beau spécimen, d'ailleurs."
Le cœur du professeur, malgré son age avancé, ne fait qu'un tour. Un Hipster? Vivant? A notre époque?
"-Voilà pourquoi nous faisons appel à vous aujourd'hui, malgré vos... antécédents. Vous êtes un expert reconnu au niveau national concernant ce genre de civilisation, et je me suis laissé dire que les anglais étaient sur le coup..."
"-Je prends. Mais je veux huit Téra-Octets supplémentaires par mois, pour mon domicile et pour la fac, plus un défraiement, plus le dégel automatique du budget du département de lettres pour les six prochains mois."
"-Pour la partie financière, je vous l'accorde. Mais vous n'aurez que deux Téras, et vingt Francs-or en compensation."
"-Cinq Téras."
"-Deux. Vous savez que le professeur Hargreave est sur le coup?"
"-Quatre. Vous savez que je n'hésiterai pas à refiler le bébé à cet incompétent de Dampierre."
L'agent parait gêné.
"-Vous êtes dur en affaire. Votre réputation n'est pas usurpée. Va pour quatre."
L'affaire se conclut par une poignée de main et un enregistrement OculusLegis mutuel. Il faudra néanmoins penser à planquer le sous-globe sous une couche cryptonet supplémentaire. On ne sait jamais.

Le Commissariat.
Le commissariat est animé d'une saine activité nationale et républicaine. La Marseillaise est chantée, comme tous les jours ouvrés, par le personnel et les détenus, jusqu'au dernier couplet, comme il est d'usage. Les claviers cliquettent, les papiers bruissent, les rares écrans tactiles réagissent au contact, comme tous les matins. La saine valeur travail emplit l'air de chaque couloir, chaque bureau, de paire avec l'épaisse odeur de désinfectant contre la dernière grippe à la mode.
Le professeur erre dans les couloirs, demandant son chemin à intervalles régulieres. Il finit par tomber sur le bureau convenu. On l'invite à ôter son manteau de cuir noir, trop long pour lui, et à s'assoir sur la chaise réglementaire. C'est avec une légère appréhension qu'il remarque les marques d'usure à hauteur de menottes.
Le rapport se déroule bien. Des documents analysés, il ressort que l'individu est un mâle, jeune, tendance Hipster, comportement post-Moutonnement mais pré-Décasquettage. Un tel phénomène est évidemment inexpliqué. Aucun bloc culturel actuel n'est en mesure de permettre une ré-émergence du mouvement, et certainement pas de cette version en particulier. La thèse d'un faux est écartée d'office, un comportement cohérent si documenté, sur une si longue période étant quasiment impossible à imiter. Il paraît d'ailleurs que le spécimen est sous la garde de la République? En effet. Il est ici même, c'est d'ailleurs l'étape suivante de l'enquête, si le professeur veut bien se donner la peine de suivre jusqu'aux cellules...

En cellule.
En descendant au sous-sol, le groupe (plusieurs officiers, un universitaire) ignore le quartier de détention principale, et se dirige vers le quartier d'isolement. Il le traverse, et s'aventure jusqu'au quartier de confinement. Une décharge est signée. Des combinaisons Nucléo-Bactério-Chimiques sont revêtues. Des codes de sécurité de niveaux inhabituels sont entrés. Le groupe disparaît dans les entrailles les plus secrètes et les plus surveillées du commissariat.

Il est jeune, en effet. Il est assis devant un terminal, d'apparence Mac d'époque, contenant une simulation de réseau, assez vaste pour l'occuper sans avoir à le connecter pour de vrai à Internet. Ses vêtements sont moulants, sauf pour sa chemise, probablement prise sur le cadavre d'un bucheron canadien. Une paire de lunette à la Brejnev, des chaussures de toiles décorées et une casquette à grande visière ornée de la statue de la Liberté complètent l'accoutrement. Son poing repose contre sa joue, son dos se voute, sa langue touche en permanence l'intérieur de sa bouche, il cligne manuellement des yeux, de même pour sa respiration. Il laisse de temps en temps échapper un faible rire ou un mot incompréhensible.
"-Alors, professeur?"
"-C'est incroyable. Je n'aurais pas été plus ému en voyant une vache ou un dodo."
"-Contact prêt. C'est à vous quand vous voulez, professeur."
"-Vous voulez dire que je dois lui parler, là comme ça?"
"-Vous ne le pouvez pas?"
"-Si, bien sûr! Attendez, quelqu'un de ma classe! c'est juste que là, comme ça... vous me prenez un peu au dépourvu."
Le spécimen tourne la tête vers la vitre sans tain.
"-Ils nous entend, professeur."
"-Pas grave, il est strictement anglophone."
"-Allez, dites quelque-chose!"
Le professeur se racle la gorge, puis tente timidement quelques phonèmes.
"-Yolo?"
"-YOLO!"
"-Bon, ça va, il communique." Le professeur reprend. "Yolo. tumblr?"
"-Yolo! tumblr lol yolo it's a very obscure group, u prbably never eard of them."
"-Un soucis, professeur? Vous semblez pâle."
"-Mon Hipster est un peu rouillé et il parle vite, ce con. Ne vous inquiétez pas, ça me reviendra en parlant." De nouveau au spécimen: "-Yolo. Some say every teardrop is a waterfall. Lol."
"-Viva la vida! Princess of China! Yolo!"
"-Reblog to see ur future."
"-Lol pls fill my ask box!"
Avant que la réplique suivante ne franchisse les lèvres du professeur, une onde de choc se propage, l'obscurité se fait, le circuit électrique de secours prend le relai, les officiers sortent leurs armes.
"-Qu'est-ce qu'il se passe? Officier, s'il vous plaît?"
"-Rassurez-vous, c'est pour le quartier ordinaire. La mafia a fait un trou dans le mur et tenté de faire évader des prisonniers. Foutus russes!"
"-On va évacuer quand même, par mesure de précaution. Professeur..."
Le regard du professeur est fixé sur l'intérieur d'une autre cellule, précédemment occultée, dont la vitre révèle désormais son occupant. Le professeur tend un bras frémissant vers icelle. Le calme de sa voix ne camoufle pas sa rage difficilement contenue.
"-C'est quoi, ça?"
"-Professeur, s'il vous..."
"-C'EST QUOI, CA?"
"-C'est rien, c'est juste... un mime. Oui, c'est juste un mime."
"-Vous mentez mal, capitaine! Pourquoi me l'avoir caché? POURQUOI?"
"-Professeur..."
"-Regardez-moi ça! La crête, la teinture noire, les fringues déchirées! Je rêve? Il a même du maquillage tartiné partout sur la gueule! Et vous me l'avez caché?"
"-Professeur, je vous somme d'obtempérer, sous peine de déferrement immédiat! De plus, tout ce que vous avez vu ici est classé Secret Défense. Toute brèche de confidentialité sera considérée comme Acte de Trahison!"
Le Professeur se dirige vers la sortie, non sans un dernier regard.
"-La prochaine fois que vous en trouvez un avec marquage 'The Crow', pensez à réclamer votre Nobel de voyage dans le temps. Yolo."
"-Yolo!"


The Beauty of Gemina - Dark Rain


Epilogue
Les distorsions localisées de l'espace-temps laissèrent de plus en plus accès à des citoyens du passé, qui parvinrent, par le nombre, à communiquer avec la population mondiale actuelle. Le référendum "Pour l'Unité de la Nation", mené tambour battant (littéralement) par l'UMR (anciennement UMN), au pouvoir depuis une quinzaine d'année, capota lamentablement. Le système de parti unique "à la française" ne vit jamais le jour.
La Nouvelle Section Française, principal parti d'opposition, parvint à rassembler une coalition presque stable, avec le Parti Trotskyste, le Parti Communiste et le Parti Ouvrier sur sa gauche, le Parti Socialiste, le Parti Radical de Gauche et les Divers Gauche sur sa droite, et des écologistes d'un peu partout. On dit que le Parti Pirate suédois aurait joué un rôle dans cette unification, en contournant les protocoles français de "sécurisation" des informations.
Un moratoire sur le contrôle d'Internet fut établi, bientôt suivi d'un moratoire sur la surveillance de toutes les communications, analogiques comme numériques. L'action d'un juge redevint nécessaire pour entamer des écoutes, ouvrir des enveloppes, poser des mouchards.
La droite (sans les centristes ni les Divers Droite, plus ou moins quelques individus faisant montre d'indépendance) déploya l'argumentaire sécuritaire habituel, à savoir la peur des terroristes, des mafieux, des pédophiles, des pirates, avec le soutien de l'industrie Médialudique, comme toujours.
Six mois plus tard, l'Article 4 de la constitution fut rétabli dans sa version de Juillet 2008, rétablissant la liberté d'expression, enfonçant le dernier clou dans le cercueil de la doctrine de contrôle des informations.
Tags: Le Créateur Fou, graffitis, oghma, propagande
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